Société

Gabon : 7 209 étudiants boursiers pris en étau entre l’État et les universités privées

La tension monte dans l’enseignement supérieur privé gabonais. À la veille de l’échéance du 28 février 2026, 7 209 étudiants bénéficiaires d’une bourse publique pourraient se voir refuser l’accès aux cours si une partie des frais de scolarité dus par l’État n’est pas réglée. Derrière cette menace d’exclusion temporaire se joue un bras de fer financier qui met en lumière les fragilités structurelles du système éducatif depuis trois ans.

Réunis au sein de la Conférence des grandes écoles universitaires du privé (CGEUP), 59 promoteurs d’établissements réclament le paiement d’arriérés évalués à 12,5 milliards de FCFA. Ces montants, dus par l’Agence Nationale des Bourses du Gabon (ANBG), couvriraient deux années académiques consécutives : 2023-2024 et 2024-2025.

Face à l’absence de décaissement, les responsables d’écoles conditionnent désormais la poursuite des enseignements au versement immédiat d’au moins 50 % des frais de scolarité par les familles, avec la promesse d’un remboursement ultérieur lorsque l’État aura apuré sa dette. Une option qui transfère temporairement la charge financière vers les parents.

Un risque social et académique

La réaction ne s’est pas fait attendre. Le Conseil National des Parents d’Élèves du Gabon (CNPE) alerte sur les conséquences d’une telle décision. Dans un contexte marqué par la contraction du pouvoir d’achat, le chômage urbain et la précarisation de nombreux ménages, la capacité des familles à mobiliser plusieurs centaines de milliers de FCFA en urgence apparaît limitée.

Au-delà de l’impact financier immédiat, l’enjeu est académique : interruption de cursus, retards dans la validation des semestres, perte de stages, démotivation et risque d’abandon. Pour un pays qui mise officiellement sur la formation des compétences nationales pour soutenir la diversification économique, une rupture brutale de parcours pourrait avoir des effets durables.

Trois ans de tensions structurelles

Cette crise n’est pas isolée. Depuis 2023, le secteur éducatif gabonais traverse une période d’ajustement marquée par des retards de paiement des bourses, des mouvements d’humeur récurrents dans les universités publiques et privées, ainsi qu’une pression croissante sur les finances publiques dans un contexte de transition politique et de réorganisation budgétaire.

La dépendance des établissements privés aux subventions publiques pour les étudiants boursiers constitue un point de vulnérabilité majeur. Le modèle économique repose largement sur ces transferts étatiques : lorsque les paiements tardent, la trésorerie des écoles s’en trouve fragilisée. Or, avec l’augmentation continue du nombre de bacheliers orientés vers le privé faute de places suffisantes dans le public, cette dépendance s’est accentuée ces dernières années.

Parallèlement, les ambitions affichées de modernisation et de digitalisation du système éducatif ont accru les coûts d’investissement des établissements (infrastructures, plateformes numériques, accréditations), sans toujours s’accompagner d’un mécanisme de financement stabilisé.

Un blocage administratif persistant

Les promoteurs affirment avoir multiplié les démarches auprès des ministères sectoriels et des services budgétaires, sans obtenir de calendrier clair de règlement. Le dossier serait enlisé dans les circuits administratifs, symptomatique d’un problème plus large de coordination entre acteurs institutionnels.

En adoptant une position ferme lors de leur assemblée générale fin janvier, les membres de la CGEUP disent vouloir préserver la viabilité financière de leurs structures. Mais cette stratégie place les étudiants au cœur du rapport de force.

L’équation politique

En filigrane, c’est la capacité de l’État à garantir la continuité du service éducatif qui est interrogée. Le CNPE appelle à un arbitrage au plus haut niveau afin d’éviter une crise sociale d’ampleur. Une intervention rapide permettrait de restaurer la confiance entre partenaires publics et privés.

Au-delà de l’urgence, la situation révèle un besoin de réforme structurelle : sécurisation budgétaire des bourses, mécanismes de paiement plus prévisibles, contractualisation claire avec les établissements privés et diversification des sources de financement de l’enseignement supérieur.

À court terme, la date du 28 février pourrait constituer un tournant. À moyen terme, c’est la crédibilité de la politique éducative nationale qui se joue, dans un pays où la jeunesse représente l’essentiel du capital humain et la principale promesse d’avenir.

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