Gabon : des bâtiments qui poussent, une population qui souffre ?

Depuis l’avènement de la Cinquième République, les images d’inaugurations se succèdent. Marchés flambant neufs, bâtiments administratifs réhabilités, cités résidentielles sorties de terre, projets de modernisation du chemin de fer et annonces d’investissements structurants : le volontarisme infrastructurel est indéniable. Les autorités mettent en avant une dynamique de reconstruction et de modernisation censée rompre avec les lenteurs et les inerties du passé.
Sur le terrain, plusieurs chantiers ont effectivement été lancés ou achevés : réhabilitation de bâtiments publics, construction de cités pour reloger des populations déguerpies ou loger des agents de l’État, modernisation de certains axes routiers, projets de renforcement de l’offre énergétique et hydraulique. Ces réalisations sont concrètes, visibles, mesurables. Elles traduisent une volonté politique de marquer le temps par des ouvrages.
Mais une politique publique ne se mesure pas seulement à la hauteur des murs construits. Elle se mesure aussi à la profondeur de son impact social.
En dehors des axes principaux, de nombreux quartiers urbains, notamment à Libreville, Port-Gentil ou dans les communes périphériques, restent confrontés à des routes dégradées, souvent impraticables en saison des pluies. L’urbanisation rapide et parfois anarchique complique l’entretien et l’aménagement. Pour des milliers de familles, rentrer chez soi demeure un parcours difficile, loin des images officielles de modernité.
La question des services essentiels reste centrale. La Société d’Énergie et d’Eau du Gabon (SEEG) fait régulièrement l’objet de critiques de la part des usagers : coupures d’électricité récurrentes, perturbations dans la distribution d’eau, facturations contestées. Des réformes ont été annoncées, des audits engagés, et des promesses de restructuration formulées. Toutefois, dans la vie quotidienne, beaucoup de ménages affirment ne pas percevoir d’amélioration significative.
Au-delà des infrastructures, la préoccupation majeure des ménages reste le coût de la vie. Comme de nombreux pays africains, le Gabon subit les effets de l’inflation importée liée aux crises internationales récentes, notamment la hausse des coûts du transport maritime et des produits alimentaires et énergétiques. Les prix des denrées de base ont augmenté ces dernières années, pesant sur le budget des familles.
Si les statistiques officielles peuvent indiquer une inflation relativement contenue à l’échelle macroéconomique, le ressenti social demeure plus rude. Dans les marchés, le panier alimentaire coûte plus cher. Le logement reste onéreux. Les charges d’électricité, d’eau et de carburant grignotent les revenus. Le décalage entre les indicateurs macroéconomiques et le vécu quotidien alimente un sentiment d’injustice et d’abandon.
Le chômage, notamment celui des jeunes, demeure une problématique structurelle. Malgré les annonces de diversification économique et les projets d’investissement, la création d’emplois formels peine à suivre la croissance démographique et l’arrivée massive de jeunes diplômés sur le marché du travail. Les infrastructures peuvent générer des emplois durant leur phase de construction, mais la question reste celle de leur capacité à soutenir durablement l’économie réelle.
La Cinquième République revendique une rupture sur le plan institutionnel et administratif, avec des audits, une réorganisation de l’État et une accélération des chantiers. Mais pour le citoyen ordinaire, la comparaison avec la Quatrième République est moins institutionnelle que sociale. La question centrale demeure simple : l’électricité est-elle plus stable ? Les routes secondaires sont-elles praticables ? Le panier alimentaire est-il plus accessible ? L’emploi est-il plus disponible ?
La différence entre deux Républiques ne se mesure pas uniquement au nombre de bâtiments inaugurés ni à la symbolique politique, mais à l’amélioration tangible des conditions de vie. Moderniser un pays est nécessaire. Construire est indispensable. Mais sans impact direct sur le pouvoir d’achat, l’emploi et les services essentiels, les infrastructures risquent de rester des vitrines plus que des leviers de transformation sociale.
Au-delà des bâtiments qui poussent, c’est la confiance citoyenne qui est en jeu. Et cette confiance ne se décrète pas lors d’une inauguration : elle se construit dans le quotidien des populations.



