Critiques

Grève des enseignants : quand l’histoire bégaie et que l’école paie l’addition

Au Gabon, la grève des enseignants n’est ni une nouveauté, ni un accident. Elle s’impose comme un rendez-vous récurrent, presque cyclique, révélateur d’un mal plus profond : l’incapacité chronique de l’État à régler durablement les problèmes de son système éducatif. À chaque mouvement d’humeur, les mêmes causes produisent les mêmes effets, et l’école gabonaise continue d’avancer sur des bases fragilisées.

Ce qui frappe aujourd’hui, au-delà de la colère légitime des enseignants, c’est le caractère ancien des revendications portées. Certaines d’entre elles datent de plus de trente ans. En 1992 déjà, sous le ministère de l’Éducation nationale à l’époque de Martine Oulabou, les enseignants réclamaient une meilleure prise en compte de leur situation administrative et une amélioration globale de leurs conditions de travail. En 2025, ces mêmes demandes ressurgissent, intactes, comme si le temps s’était arrêté dans les couloirs de l’administration.

Pourtant, satisfaire ces revendications ne relève pas de l’utopie. Leur prise en compte permettrait, à terme, de stabiliser le corps enseignant et d’améliorer sensiblement la qualité de l’enseignement. Un enseignant sécurisé dans son statut, respecté dans sa carrière et reconnu financièrement est plus disponible pédagogiquement, plus engagé et moins exposé à la lassitude. Une meilleure école gabonaise passe inévitablement par là.

Mais face aux grèves, l’État gabonais semble prisonnier d’une logique de court terme. Dans l’éducation comme dans d’autres administrations régulièrement en grève, la méthode reste la même : on négocie dans l’urgence, on accorde des mesures temporaires, on promet des règlements ultérieurs, puis le dossier est renvoyé à demain. Cette gestion au coup par coup permet de désamorcer momentanément la crise, sans jamais en traiter les causes profondes.

Cette stratégie est non seulement inefficace, mais dangereuse. Elle entretient un climat de défiance, use les agents publics et installe une instabilité permanente dans les services essentiels. À force de reporter les problèmes, l’État transforme chaque revendication non réglée en future grève annoncée.

L’épisode des vacations récemment accordées aux enseignants illustre ce malaise. Présentées comme un geste d’apaisement, elles ont été perçues comme dérisoires par les principaux concernés, et ce à juste titre. Les montants accordés apparaissent sans commune mesure avec le volume de travail fourni, les heures supplémentaires assumées, les classes surchargées et le manque criant de moyens pédagogiques. Pour beaucoup d’enseignants, ces vacations ressemblent davantage à une reconnaissance symbolique maladroite qu’à une véritable valorisation de leur travail.

Une gestion sérieuse de la crise suppose pourtant une rupture avec ces pratiques. Cela passe par un audit rigoureux des engagements accumulés depuis des décennies, afin de solder définitivement les dettes administratives et salariales. Cela implique également la mise en place d’un calendrier clair et contraignant pour l’exécution des accords conclus avec les syndicats, afin que les promesses cessent d’être des variables politiques. Enfin, une réforme profonde de la gestion des carrières s’impose, pour éviter que les mêmes dysfonctionnements ne se reproduisent indéfiniment.

L’école gabonaise ne peut plus être administrée par des solutions temporaires et des ajustements de façade. En repoussant sans cesse les réponses structurelles, l’État accepte implicitement que les mêmes revendications traversent les décennies, au détriment des enseignants et des élèves.

La grève actuelle n’est donc pas un simple épisode social de plus. Elle est le symptôme d’un problème ancien, jamais résolu. Tant que l’histoire continuera de se répéter, l’école gabonaise restera prisonnière de ses retards, et les générations futures continueront d’en payer le prix.

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