Promotions militaires : une inflation de galons dans un pays sans guerre

La récente cérémonie de remise de galons à 18 officiers généraux, dont 2 généraux de division et 16 généraux de brigade, interroge profondément sur l’orientation actuelle des priorités de l’État gabonais. Cette décision, prise au sommet de l’exécutif, soulève une question simple mais essentielle : un pays qui n’est pas en guerre a-t-il réellement besoin d’autant de généraux ?
Le Gabon ne fait face à aucune menace militaire extérieure imminente. Il n’est engagé dans aucun conflit armé, ni sur son territoire ni à l’international. Les forces de défense gabonaises ne sont pas déployées sur des théâtres de guerre actifs et leur rôle reste essentiellement sécuritaire, dissuasif et institutionnel. Dans ce contexte, la multiplication des officiers généraux ressemble moins à une nécessité stratégique qu’à une logique administrative et politique de récompense.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les galons ne sont pas symboliques. Chaque promotion au grade de général entraîne un coût réel pour les finances publiques : salaires plus élevés, primes spécifiques, avantages en nature, véhicules de fonction, carburant, personnel d’appui et couverture sociale renforcée. Ces charges sont récurrentes et s’inscrivent dans la durée, alourdissant mécaniquement la masse salariale de l’État.
Cette réalité budgétaire contraste fortement avec la situation économique vécue par la majorité des Gabonais. Le coût de la vie augmente, l’inflation érode le pouvoir d’achat, les loyers et les denrées de première nécessité deviennent de plus en plus difficiles à supporter, tandis que les salaires stagnent dans de nombreux secteurs de la fonction publique civile et du secteur privé.
Depuis le 30 août 2023, un sentiment persistant s’est installé dans l’opinion : l’armée et les forces de défense et de sécurité semblent être devenues les principales bénéficiaires de la reconnaissance de l’État. Promotions, primes, visibilité institutionnelle et avantages divers donnent l’impression que l’uniforme est désormais la voie privilégiée vers la considération et l’ascension sociale au sein de la République.
Pendant ce temps, d’autres corps essentiels au fonctionnement du pays — enseignants, personnels de santé, magistrats, agents territoriaux, travailleurs sociaux — continuent d’exercer dans des conditions difficiles, souvent sans revalorisation salariale significative, sans primes nouvelles et parfois même sans les moyens matériels nécessaires à l’accomplissement de leurs missions.
Cette situation installe de fait une République à deux vitesses, où la reconnaissance et les ressources semblent concentrées sur un seul pilier de l’État. Or, la cohésion nationale ne peut durablement reposer sur un déséquilibre aussi visible entre ceux qui assurent la sécurité et ceux qui assurent l’éducation, la santé, la justice et la vie quotidienne des populations.
Par ailleurs, multiplier les généraux ne signifie pas automatiquement renforcer l’efficacité des forces de défense. Une armée performante repose avant tout sur la qualité de la formation, l’adéquation des équipements, la clarté de la chaîne de commandement et la compétence opérationnelle. Une inflation de hauts gradés peut au contraire engendrer lourdeurs administratives, rivalités internes et dilution de l’autorité.
La question n’est donc pas de savoir si les officiers promus méritent individuellement leurs galons. La véritable interrogation est celle des priorités nationales. Dans un pays confronté à la vie chère, au chômage, à l’inflation et à des attentes sociales immenses, il est légitime de se demander si la multiplication des promotions militaires est le meilleur usage des ressources publiques.
À force de privilégier l’uniforme dans un pays en paix, le pouvoir prend le risque d’envoyer un message fort, même involontaire : la République récompense d’abord ceux qui portent les armes, bien avant ceux qui portent le pays au quotidien. Et c’est précisément ce message qui mérite aujourd’hui d’être débattu, interrogé et, le cas échéant, corrigé.



