Gabon : quand réclamer justice pour un enfant devient un trouble à l’ordre public

Vendredi 26 décembre, à Nzeng-Ayong, des citoyens ont tenté d’occuper l’espace public pour une raison qui ne devrait jamais être négociable : réclamer justice et sécurité après la mort du petit Cameron, retrouvé sans vie dans une fosse septique après plusieurs jours de disparition. La marche n’ira pas au bout. Elle sera stoppée par les forces de l’ordre avant même de prendre corps.
L’initiative, annoncée comme pacifique, s’inscrivait dans un climat de peur généralisée. Depuis plusieurs semaines, les signalements de disparitions se multiplient, alimentant une psychose collective. Le drame de Cameron n’a pas seulement bouleversé une famille ; il a cristallisé une angoisse nationale. Pour beaucoup, descendre dans la rue était devenu un réflexe de survie civique.
Le rassemblement devait partir du rond-point de Nzeng-Ayong. Quelques dizaines, puis des centaines de personnes s’y retrouvent, portées par la même exigence : être entendues. Mais à hauteur d’une station-service, le cortège est stoppé. Les forces de sécurité bloquent l’axe. On exige un responsable. La foule répond qu’il n’y en a pas. Ici, personne ne dirige : chacun témoigne. En quelques minutes, la marche est dissoute. Sans heurts majeurs, mais sans ménagement symbolique. Le message est clair : ce sujet-là ne passera pas par la rue.
Cette interdiction ravive un malaise déjà ancien. Car ce n’est pas la première fois que des mobilisations à caractère social sont empêchées. Protester contre les coupures d’eau et d’électricité, dénoncer l’insécurité, réclamer des services publics fonctionnels : autant de causes régulièrement recalées au nom de l’ordre public. À l’inverse, les marches politiques, électorales ou de soutien au président de la République bénéficient d’une tout autre tolérance, parfois même d’un encadrement favorable.
La question n’est donc pas l’autorisation de manifester, mais la nature du message porté. Empêcher une marche pour un enfant assassiné interroge la hiérarchie implicite des colères jugées acceptables. La douleur populaire devient suspecte dès qu’elle ne sert aucun agenda politique. Elle est alors contenue, neutralisée, renvoyée au silence.
La famille de Cameron, présente malgré la douleur, a toutefois salué l’élan citoyen. Voir des inconnus tenter de marcher pour leur fils a été, selon leurs mots, une source de force dans l’épreuve. « Cameron n’est plus seulement notre enfant, il est devenu celui de tous », confie un proche.
Si l’enquête judiciaire se poursuit et que des suspects seraient toujours en détention, l’émotion, elle, reste intacte. Car au-delà du fait divers, c’est la question de la sécurité, du droit à l’expression collective et du respect du deuil public qui est posée. La marche a été interdite. L’angoisse, elle, continue de circuler librement. Et tant que la rue restera fermée aux douleurs sociales, la fracture entre l’État et les citoyens ne pourra que s’élargir.



