Suspension des réseaux sociaux au Gabon : entre impératif d’ordre public et fragilité des libertés

La décision de la Haute Autorité de la Communication (HAC) de suspendre l’ensemble des réseaux sociaux sur le territoire national marque un tournant majeur dans la régulation de l’espace numérique gabonais. Dans son communiqué du 17 février 2026, l’institution justifie cette mesure par la prolifération de contenus jugés diffamatoires, haineux, attentatoires à la dignité humaine et susceptibles de menacer la cohésion sociale ainsi que la stabilité des institutions.
Sur le fond, les motifs avancés ne sont pas anodins. La désinformation, le cyberharcèlement, le doxing ou encore les campagnes de dénigrement constituent de véritables dérives, parfois aux conséquences graves pour les individus et pour l’ordre public. En ce sens, la volonté des autorités de réguler un espace numérique devenu difficilement contrôlable s’inscrit dans une logique de protection légitime. Aucun État ne peut ignorer les effets déstabilisateurs que peuvent produire les fausses informations massivement relayées ou les appels à la haine.
Toutefois, c’est la portée de la mesure qui interroge. Une suspension générale et indifférenciée touche indistinctement les auteurs d’abus et les millions d’usagers qui utilisent ces plateformes à des fins professionnelles, informatives ou sociales. En droit, toute restriction à une liberté fondamentale, notamment la liberté d’expression et la liberté de communication, doit être légale, nécessaire et proportionnée. Si la base légale est invoquée à travers le Code de la communication, le débat porte sur la proportionnalité : une coupure totale constituait-elle l’unique réponse possible ?
Au-delà de l’aspect juridique, les implications économiques sont significatives. Ces dernières années, une part croissante de l’activité commerciale s’est structurée autour des réseaux sociaux : e-commerce, marketing digital, services en ligne, médias indépendants, influenceurs, start-up technologiques. Pour ces acteurs, la suspension représente une interruption brutale de leurs canaux de vente, de promotion et de relation client. Dans un contexte où la diversification économique et la transformation numérique sont régulièrement présentées comme des priorités nationales, la mesure envoie un signal contrasté aux investisseurs et aux entrepreneurs.
Reste enfin la question du précédent. Une coupure généralisée de l’espace numérique, décidée par voie administrative, redéfinit les contours du rapport entre l’État et les libertés numériques. Si elle se prolonge ou se répète, elle pourrait fragiliser la confiance des citoyens dans la stabilité réglementaire du pays. Le défi pour les autorités sera donc double : démontrer le caractère strictement temporaire et encadré de la suspension, et proposer des solutions structurelles capables de lutter efficacement contre les abus sans compromettre durablement les droits fondamentaux ni l’essor de l’économie digitale.



