Critiques

Réseaux sociaux au Gabon : interdits officiellement, utilisés nationalement

Cela fait exactement 89 jours que les réseaux sociaux sont officiellement suspendus au Gabon par décision de la Haute Autorité de la Communication (HAC), au nom de la lutte contre les dérives numériques, les discours haineux, la désinformation et les atteintes à la stabilité des institutions.

Depuis, une ordonnance encadrant strictement l’usage des réseaux sociaux et des plateformes numériques a été adoptée puis publiée au Journal Officiel. Le gouvernement dispose donc désormais d’un cadre légal censé répondre aux abus qui avaient été invoqués pour justifier la suspension. Alors une question devient inévitable : qu’est-ce qui empêche encore la levée de la suspension ? Et plus le temps passe, plus cette question devient politique.

Au départ, les autorités présentaient cette suspension comme une mesure temporaire destinée à “assainir” l’espace numérique. La HAC dénonçait la prolifération de contenus diffamatoires, haineux ou jugés dangereux pour la sécurité nationale. Dans l’absolu, le débat sur la régulation des réseaux sociaux n’est pas illégitime. Partout dans le monde, des États cherchent à encadrer les fake news, le cyberharcèlement, les campagnes de manipulation ou encore les atteintes à la vie privée. Même des démocraties occidentales renforcent leurs dispositifs numériques.

La question n’est donc pas “faut-il réguler ?”. La vraie question est : jusqu’où peut-on réguler sans basculer dans la restriction durable des libertés ? Parce qu’au Gabon, la situation a changé de nature. On n’est plus dans une suspension ponctuelle. On est dans une restriction prolongée sans visibilité claire, sans calendrier officiel de rétablissement et sans explication convaincante sur les conditions exactes du retour à la normale. Et c’est là que le malaise commence.

Le plus grand paradoxe de cette affaire est probablement celui-ci : malgré l’interdiction officielle, tout le monde continue d’utiliser les réseaux sociaux. Les citoyens utilisent massivement des VPN, des membres du gouvernement continuent de communiquer en ligne, des autorités publient sur certaines plateformes, des médias restent actifs, des influenceurs poursuivent leurs activités et plusieurs administrations diffusent encore du contenu numérique indirectement accessible. Autrement dit, le pays vit toujours avec les réseaux sociaux… mais dans l’hypocrisie. La loi interdit officiellement ce que la pratique tolère quotidiennement.

Et lorsqu’un État interdit quelque chose qu’il ne contrôle plus réellement, il prend un risque majeur : celui de perdre son autorité morale. Car une règle appliquée sélectivement finit souvent par être perçue comme arbitraire. Pire encore, elle crée une culture du contournement où le respect de la loi devient secondaire face à l’habitude de “se débrouiller”.

Aujourd’hui, le silence des autorités devient difficile à défendre pour une raison simple : l’ordonnance existe déjà. Elle prévoit l’identification obligatoire des utilisateurs, des responsabilités juridiques renforcées, des sanctions en cas d’abus ainsi qu’un cadre général de régulation numérique. Donc si le problème était l’absence de cadre légal, ce problème est théoriquement réglé. Alors pourquoi maintenir la suspension ?

Une première hypothèse est que le gouvernement craint toujours une perte de contrôle de l’opinion publique. Les réseaux sociaux sont devenus des espaces de contre-pouvoir où circulent des informations alternatives, des dénonciations citoyennes, des critiques des autorités et des mobilisations rapides. Or un pouvoir qui contrôle difficilement le récit national peut être tenté de ralentir ou filtrer ces espaces. Le problème, c’est qu’une démocratie solide ne se mesure pas à sa capacité à faire taire le bruit. Elle se mesure à sa capacité à supporter la contradiction.

La deuxième hypothèse est plus embarrassante encore : l’État découvre peut-être qu’il est techniquement dépassé. Le VPN est devenu au Gabon ce que le générateur était pendant les coupures d’électricité : un outil de survie. La suspension a donc créé un marché informel du contournement, une fracture numérique entre ceux qui maîtrisent les outils et les autres, ainsi qu’une banalisation du “hors système”. En voulant reprendre le contrôle, l’État a peut-être surtout démontré les limites de son propre contrôle.

La troisième hypothèse est politique. Lever la suspension maintenant pourrait être perçu comme un recul, un aveu d’échec ou une victoire de la pression populaire. Mais maintenir la suspension commence aussi à coûter cher en crédibilité, en image internationale, en confiance démocratique et même économiquement pour les activités dépendantes du numérique. Le gouvernement semble donc coincé entre deux risques : reculer ou s’enfermer.

Sur le plan juridique, la situation devient également floue. Des recours ont été introduits devant les juridictions gabonaises contre la suspension des réseaux sociaux. Plusieurs citoyens et acteurs politiques dénoncent une atteinte aux libertés fondamentales garanties par la Constitution. Mais jusqu’ici, les procédures ont surtout débouché sur des débats de compétence juridictionnelle plutôt que sur une réponse claire concernant le fond du problème. Et pendant que les juridictions se renvoient parfois le dossier, la restriction continue.

Le plus inquiétant dans cette affaire n’est peut-être plus la suspension elle-même. Le vrai danger, c’est l’habitude. Quand une population finit par considérer comme normal qu’un accès numérique puisse être coupé indéfiniment, que les règles changent sans échéance claire, que les autorités utilisent ce qu’elles interdisent et que les libertés deviennent conditionnelles, alors le problème dépasse les réseaux sociaux. Il devient institutionnel.

Parce qu’au fond, une démocratie ne se teste pas seulement dans les périodes calmes. Elle se teste dans sa manière de gérer la critique, l’excès, le désordre et la parole dérangeante. Et aujourd’hui, le Gabon donne l’impression étrange d’un pays où les réseaux sociaux sont officiellement suspendus mais officieusement omniprésents ; interdits dans les textes mais tolérés dans les faits ; condamnés publiquement mais utilisés discrètement. Une nation ne peut pas durablement fonctionner sur une contradiction aussi visible.

La question n’est donc plus seulement de savoir pourquoi les réseaux sociaux ne sont pas encore rétablis. La vraie question est désormais celle-ci : que révèle ce silence prolongé sur l’état réel du rapport entre le pouvoir, la parole publique et les libertés au Gabon ?

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