Décentralisation au Gabon : le transfert de compétences sans argent, un pari à haut risque

Le gouvernement gabonais a choisi d’ouvrir un nouveau chapitre de la décentralisation par une décision qui soulève déjà de sérieuses interrogations. Réuni le 30 avril 2026, le Conseil des ministres a examiné un projet de décret présenté par le ministre de l’Intérieur, de la Sécurité et de la Décentralisation, Adrien Nguema Mba, portant transfert aux collectivités locales de compétences de l’État « ne nécessitant pas de transfert de moyens financiers ».
Le texte s’appuie sur l’article 4 de la loi n°028/2020 du 24 décembre 2020 fixant les modalités de transfert des compétences de l’État aux collectivités locales. Il annonce, pour cette première phase, un transfert qualifié de « définitif et irréversible » de compétences relevant de treize départements ministériels. Sur le papier, l’ambition paraît conforme à l’esprit même de la décentralisation : rapprocher la décision publique du citoyen.
Les domaines concernés sont loin d’être secondaires. Police municipale, gestion du domaine communal, ressources forestières, agriculture, élevage, environnement, mines, tourisme, culture, transports ou encore planification territoriale : il s’agit là de leviers concrets d’aménagement local, de régulation économique et de service public quotidien.
Mais c’est précisément là que commence le paradoxe. Car transférer des compétences sans transférer de ressources revient, en pratique, à déplacer la charge administrative sans déplacer la capacité d’action. Une commune peut se voir confier la gestion d’un domaine ou d’une activité ; elle ne peut pas, pour autant, l’exercer efficacement sans budget, sans ingénierie administrative, sans personnel qualifié, sans moyens logistiques.
Le communiqué du Conseil des ministres est explicite : le transfert se fait « sans transfert de moyens financiers ni mesures compensatoires ». Autrement dit, l’État délègue la responsabilité mais conserve, à ce stade, l’essentiel de la puissance budgétaire. Dans un pays où bon nombre de collectivités locales peinent déjà à assurer leurs missions ordinaires, entretien urbain, assainissement, voirie, exécution budgétaire, cette orientation expose à une difficulté majeure : la décentralisation pourrait devenir essentiellement normative, sans traduction opérationnelle.
Le signal est d’autant plus sensible qu’il intervient dans un contexte récent de fragilité de la gouvernance locale. À Libreville, la crise institutionnelle autour du rejet du budget primitif 2026 a justement mis en lumière les tensions sur la répartition des ressources entre mairie centrale et arrondissements, ainsi que les difficultés structurelles de financement local. En réalité, la question centrale n’est pas juridique, mais budgétaire.
Dans tous les modèles de décentralisation fonctionnels, le transfert de compétences s’accompagne de trois conditions minimales :des ressources identifiées, des mécanismes de compensation et une montée en capacité des administrations locales. Le décret présenté le 30 avril ne remplit pas encore cette triple exigence. Certes, le gouvernement précise que « des textes réglementaires subséquents » viendront assurer, « en tant que de besoin », la pleine applicabilité du dispositif.
Mais cette formule révèle aussi que l’architecture opérationnelle reste incomplète. Le texte abroge en outre le décret n°453/PR/MISD du 14 novembre 2025 relatif à une précédente phase de transfert. Ce point mérite attention. Car en remplaçant rapidement un dispositif antérieur par un nouveau cadre encore partiel, l’exécutif confirme sa volonté d’avancer, mais laisse aussi apparaître une instabilité normative qui peut compliquer l’appropriation locale.
Au fond, cette réforme pose une question simple : peut-on réellement parler de décentralisation lorsque les responsabilités descendent, mais que les moyens restent au centre ? Politiquement, le gouvernement peut y voir une étape progressive, une méthode prudente destinée à tester les capacités locales avant d’ouvrir le volet financier. Institutionnellement, l’argument se défend.
Mais administrativement, le risque est évident : confier davantage de compétences à des collectivités structurellement sous-financées peut produire l’effet inverse de celui recherché. Non pas renforcer l’autonomie locale, mais exposer davantage les élus locaux à l’impuissance, et, par ricochet, transférer vers eux la responsabilité visible d’éventuels échecs de service public. La décentralisation n’est pas seulement un transfert de textes. C’est un transfert de pouvoir réel. Et, en matière de gouvernance territoriale, le pouvoir réel commence presque toujours par les moyens.



