Critiques

Gabon : le « Couvre-feu numérique », ou l’art de couper d’abord et d’expliquer (ailleurs) après

Le Gabon vient d’inventer un nouveau concept de gouvernance : la pédagogie de l’obscurité. Après les années de confinement sanitaire, le pays expérimente désormais le confinement numérique. En suspendant l’accès aux réseaux sociaux sans préavis, avant de s’engager dans une vaste campagne de séduction médiatique à l’étranger, les autorités gabonaises dessinent les contours d’une régulation qui préfère le muscle à la règle, et Paris aux citoyens de Libreville.

Le spectacle est saisissant de paradoxe. Tandis que les créateurs de contenus, les PME digitales et les citoyens gabonais scrutent désespérément leurs écrans inertes, le président de la Haute Autorité de la Communication (HAC), Germain Ngoyo Moussavou, s’affiche à Paris. Dans les bureaux de Reporters sans frontières (RSF), il plaide la « nécessité sécuritaire ».

Il y a quelques semaines, une noria de porte-parole de la présidence occupait les plateaux des télévisions internationales, et les membres du gouvernement recevaient les ambassadeurs étrangers. Le message est clair : la priorité n’est pas d’informer le Gabonais qui ne peut plus travailler, mais de rassurer le diplomate qui s’inquiète de l’image du pays. Cette cascade de justifications a posteriori trahit un aveu de faiblesse : on agit dans l’urgence, on justifie dans l’apparat, mais on oublie la transparence nationale.

L’économie numérique : la victime sacrifiée sur l’autel de la « cohésion »

Brandir la lutte contre le cyberharcèlement et les discours de haine est un argument louable, voire consensuel. Mais peut-on soigner un mal de tête en décapitant le patient ? En imposant ce « couvre-feu numérique » sans calendrier de retour à la normale, l’État asphyxie tout un écosystème. Contrairement au confinement COVID, où des mesures d’accompagnement, aussi timides fussent-elles, avaient été esquissées, ici, c’est le néant.

Où sont les compensations pour les entreprises de e-commerce ? Quid des agences de communication dont les contrats sont indexés sur la performance sociale ? Quelle solution pour les médias indépendants dont l’audience est prise en otage ?

Le silence sur ces questions économiques est assourdissant. On ne peut pas prétendre construire une « économie numérique » prospère si le bouton « OFF » de l’internet devient l’outil de régulation par défaut dès qu’une tension apparaît.

Un cadre légal en pointillé

Le problème de fond n’est pas la volonté de réguler, Internet ne peut être une zone de non-droit, mais l’absence d’un cadre légal prévisible. En agissant unilatéralement, la HAC sort de son rôle de régulateur pour endosser celui de censeur préventif.

Une régulation saine se co-construit avec les acteurs du secteur (fournisseurs d’accès, influenceurs, juristes). Or, ici, la décision tombe comme un couperet, laissant planer un climat d’incertitude délétère pour l’investissement. Si la loi est en cours d’élaboration, pourquoi suspendre avant même que le texte ne soit voté ? C’est mettre la charrue de la répression avant les bœufs de la législation.

La confiance ne se décrète pas, elle se télécharge

La confiance entre un peuple et ses institutions se fragilise dès que la communication précède rarement la décision. En allant justifier à Paris ce qu’on impose à Libreville, les autorités créent un sentiment de mépris citoyen.

Le cyberespace ne doit pas être un terrain de bataille où la liberté d’expression est une variable d’ajustement sécuritaire. Pour l’heure, le Gabon offre l’image d’un pays qui éteint la lumière pour mieux chercher ses clés. Le risque ? Que lorsque la connexion reviendra enfin, la confiance, elle, soit définitivement déconnectée.

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