Août 2016 : dix ans après, le Gabon peut-il encore regarder ses morts en face ?

Dix ans ont passé. Pourtant, pour les familles de ceux qui ont perdu la vie dans les violences post-électorales d’août 2016, le temps ne semble pas avoir refermé la plaie. Une décennie après une crise qui a profondément marqué l’histoire politique récente du Gabon, une question demeure : que s’est-il réellement passé et, surtout, qui répondra un jour de ces morts ?
Le 27 août 2016, les Gabonais étaient appelés aux urnes pour désigner leur président. Le scrutin opposait notamment le président sortant Ali Bongo Ondimba à Jean Ping. Quatre jours plus tard, le 31 août, la Commission électorale annonçait la réélection d’Ali Bongo avec 50,7 % des suffrages contre 47,2 % à Jean Ping. L’écart était inférieur à deux points.
Mais le résultat était immédiatement contesté. Des irrégularités avaient été relevées dans le processus électoral, notamment dans le Haut-Ogooué, fief du président sortant, où Ali Bongo était crédité de 95,5 % des voix avec une participation annoncée à 99,9 %. Le Département d’État américain évoquera par la suite un scrutin entaché de nombreuses irrégularités et une victoire dont la crédibilité était questionnée par des observateurs.
La contestation électorale allait rapidement basculer dans la violence. Le 31 août, des manifestations éclatent à Libreville et dans plusieurs villes du pays. L’Assemblée nationale est incendiée. Des affrontements opposent manifestants et forces de sécurité. Dans la nuit, le quartier général de Jean Ping, aux Charbonnages, est attaqué par des forces lourdement armées, notamment des éléments de la Garde républicaine et de la police. Le gouvernement justifiera cette intervention par la présence supposée de criminels et d’armes dans le bâtiment.
Ce qui s’est déroulé dans les jours suivants reste l’un des épisodes les plus douloureux de la décennie. Les chiffres divergent encore aujourd’hui. Le bilan officiel, initialement établi à cinq morts, sera ensuite ramené à trois morts par Ali Bongo lui-même. Mais d’autres sources ont documenté un bilan beaucoup plus lourd. Le Département d’État américain rapportait en 2017 que des ONG estimaient à environ vingt le nombre de morts provoqués par l’usage excessif de la force, tandis que l’opposition avançait le chiffre d’au moins cinquante. Le même rapport faisait état de morgues saturées et de nombreux signalements de disparitions.
Cette divergence des chiffres ne doit pourtant pas conduire à une forme de relativisme. Car derrière chaque bilan se trouve une famille. Un père, une mère, un fils, une fille, un frère, une sœur. Des personnes qui, depuis dix ans, portent parfois le deuil sans avoir obtenu toutes les réponses sur les circonstances exactes de la mort de leur proche.
Les témoignages recueillis à l’époque par des journalistes, des organisations de défense des droits humains et des acteurs de la société civile avaient documenté des morts par balle, des arrestations, des violences et des disparitions. Le rapport américain de 2017 faisait notamment état de nombreuses arrestations sans mandat dans les jours ayant suivi l’élection, ainsi que de signalements de mauvais traitements de personnes détenues.
L’affaire du quartier général de Jean Ping demeure particulièrement emblématique. Elle a donné lieu à des accusations extrêmement graves et à des procédures judiciaires, notamment en France. En 2017, une juge d’instruction française avait estimé qu’il ne pouvait être exclu, en l’absence d’investigations, que les faits puissent relever de la qualification de crime contre l’humanité. Une mission d’experts de la Cour pénale internationale s’était également rendue à Libreville en juin 2017 pour rencontrer des représentants du gouvernement, de l’opposition, de la société civile et des victimes.
Autrement dit, les événements d’août 2016 n’ont jamais été une simple querelle politique entre deux camps.Ils ont laissé derrière eux des morts, des blessés, des détenus, des disparus et des familles meurtries. Ils ont également laissé une question fondamentale en suspens : celle de la responsabilité.
Pendant longtemps, le sujet est resté enfermé dans le récit politique de chaque camp. Pour les uns, il s’agissait d’une insurrection qu’il fallait contenir. Pour les autres, d’une répression destinée à empêcher la contestation d’une élection qu’ils considéraient comme volée.
Mais une démocratie mature ne peut se contenter de ces deux récits.Elle doit établir les faits.Qui a donné les ordres ? Qui les a exécutés ? Dans quelles circonstances certaines personnes ont-elles été tuées ? Où sont passés certains disparus ? Des armes ont-elles été utilisées contre des civils ? Des arrestations ont-elles été arbitraires ? Des détenus ont-ils été torturés ? Les autorités ont-elles fait tout ce qui était nécessaire pour identifier les responsables ?
Ces questions ne sont pas celles de l’opposition ou du pouvoir. Elles sont celles de la République. Et, dix ans plus tard, une parole vient donner un relief particulier à cette exigence de vérité.
Dans un entretien accordé à Info241 en août 2026, Ali Bongo Ondimba est revenu sur les violences de 2016. L’ancien président a présenté de nouveau ses condoléances aux familles des victimes et reconnu, avec le recul, que la réponse apportée à la crise pouvait être questionnée. Surtout, il a déclaré : « Chaque vie perdue était une vie de trop. Cela ne peut être contesté. » Il a également reconnu qu’un dialogue plus important aurait peut-être permis d’éviter l’escalade, ajoutant : « Aucun pouvoir ne vaut une vie gabonaise. ».
Ces mots ne constituent évidemment pas, à eux seuls, une reconnaissance judiciaire de responsabilités individuelles. Ils ne remplacent ni une enquête, ni un procès, ni l’établissement contradictoire des responsabilités. Mais ils ont une portée politique et morale considérable.
Parce qu’ils viennent de celui qui était alors chef de l’État et commandant suprême des forces de défense et de sécurité. Parce qu’ils reconnaissent désormais publiquement qu’il y eut des morts et que chacune de ces vies comptait.Parce qu’ils rendent encore plus difficile l’idée selon laquelle il faudrait simplement tourner la page.
Tourner la page n’est pas oublier. La réconciliation nationale ne peut pas être construite sur l’effacement de la mémoire des victimes. Elle ne peut pas non plus consister à distribuer des pardons politiques avant même que la vérité ne soit établie.
Le Gabon n’a pas besoin d’une justice de vengeance. Il a besoin d’une justice de vérité.Une justice capable d’entendre les victimes, de protéger les témoins, d’identifier les responsables, de distinguer les responsabilités politiques des responsabilités pénales et de permettre, lorsque les faits sont établis, que réparation soit faite.
Dix ans après août 2016, le plus grand risque serait de considérer que le temps suffit à prescrire la mémoire.Or, pour certaines familles, 2016 n’est pas une date dans un manuel d’histoire. C’est le jour où un téléphone n’a plus sonné. Le jour où un proche n’est jamais rentré. Le jour où une famille a dû enterrer un enfant sans comprendre pourquoi il avait fallu mourir pour une crise politique qui, elle, a fini par être absorbée par le temps.
En 2025 encore, des victimes et des proches de victimes réclamaient publiquement justice, preuve que le dossier n’était pas refermé. Alors que le Gabon s’apprête à commémorer une nouvelle fois son histoire politique et à écrire une nouvelle page de son avenir, il ne devrait pas avoir à choisir entre avancer et se souvenir.Il peut faire les deux.
Mais avancer suppose de regarder derrière soi. Dix ans après les violences post-électorales d’août 2016, des familles attendent toujours la vérité et la justice. Elles attendent que la République leur dise ce qui est arrivé aux leurs et que les responsabilités soient établies.
Et si, aujourd’hui, même Ali Bongo Ondimba reconnaît qu’il y eut des vies perdues et qu’« aucun pouvoir ne vaut une vie gabonaise », alors il appartient désormais à la justice de faire ce que la politique n’a pas su faire pendant dix ans : établir les faits, désigner les responsabilités et rendre aux victimes leur droit à la vérité.



