Gabon : le népotisme, le mal du pays ?

La mise en garde est claire, directe, presque inhabituelle dans sa franchise. À l’occasion de la passation de charges à la mairie de Libreville, le ministre de l’Intérieur, Adrien Nguema Mba, a publiquement interpellé le nouveau maire, Eugène Mba, sur une dérive bien connue des administrations africaines : le népotisme. « Je ne veux pas voir des parents autour de vous », a-t-il lancé, en appelant à privilégier la compétence plutôt que les liens familiaux.
Au-delà de la scène, le propos interroge. Pourquoi une telle mise en garde, et surtout, pourquoi maintenant ? Si le ministre évoque son expérience d’ancien maire, ses propos traduisent aussi une réalité persistante dans la gestion publique : la tentation de s’entourer de proches, au détriment parfois de l’efficacité administrative.
Une pratique enracinée mais rarement assumée
Le népotisme n’est pas un phénomène nouveau au Gabon. Il s’inscrit dans un système où les solidarités familiales, claniques ou politiques influencent encore fortement les processus de nomination. Dans ce contexte, l’accès à certains postes ne repose pas toujours exclusivement sur les compétences, mais aussi sur les réseaux.
Cette réalité, souvent dénoncée à voix basse, est rarement assumée publiquement. D’où la portée particulière de la sortie d’Adrien Nguema Mba. En brisant, même partiellement, ce silence, le ministre met en lumière un mal structurel qui dépasse largement le cadre de la mairie de Libreville.
Une administration sous pression de performance
Mais cette dénonciation intervient aussi dans un contexte où les exigences de résultats se font de plus en plus pressantes. À Libreville, les défis sont nombreux : gestion des déchets, accès à l’eau, urbanisation anarchique, infrastructures dégradées. Autant de problématiques qui exigent une administration efficace, structurée et compétente. Dans ce cadre, la question posée est simple : une équipe constituée sur des bases relationnelles peut-elle répondre efficacement aux attentes des populations ? Rien n’est moins sûr.
Les propos du ministre sur la déconcentration des services municipaux et le manque de moyens alloués aux mairies d’arrondissement viennent renforcer cette exigence de réforme. En pointant du doigt les sureffectifs à l’Hôtel de ville et le sous-équipement des arrondissements, il met en évidence un autre dysfonctionnement : une mauvaise répartition des ressources humaines et financières.
Entre loyauté personnelle et intérêt général
Le dilemme est connu : faut-il privilégier la loyauté ou la compétence ? Dans de nombreux cas, les responsables publics optent pour des profils jugés « sûrs », souvent issus de leur cercle proche. Une stratégie compréhensible sur le plan humain, mais risquée sur le plan institutionnel.
Car à terme, le népotisme fragilise la crédibilité des institutions. Il alimente le sentiment d’injustice, démotive les agents compétents et entretient une culture de la médiocrité. Plus grave encore, il peut ralentir, voire bloquer, les dynamiques de réforme.
La sortie d’Adrien Nguema Mba peut aussi être lue comme un signal politique. En s’adressant publiquement au nouveau maire, il fixe une ligne de conduite et, en creux, une exigence de redevabilité. Une manière de rappeler que la gouvernance locale est désormais scrutée, attendue, et qu’elle ne peut plus se permettre certaines pratiques. Reste à savoir si cet avertissement sera suivi d’effets. Car au-delà des discours, c’est dans les actes que se mesurera la volonté réelle de rompre avec ces habitudes.
Vers une rupture possible ?
La question demeure entière : le Gabon est-il prêt à tourner la page du népotisme ? Rien n’est moins certain. Si les discours évoluent, les pratiques, elles, changent plus lentement. La transformation suppose des mécanismes transparents de recrutement, des contrôles renforcés et, surtout, une volonté politique constante.
À Libreville, Eugène Mba se retrouve ainsi face à un test. Celui de constituer une équipe capable de répondre aux attentes des populations, sans céder aux pressions sociales ou politiques. Un exercice délicat, mais déterminant.
Car au fond, l’enjeu dépasse la seule mairie. Il touche à la qualité de la gouvernance publique dans son ensemble. Et pose une question centrale : peut-on construire un État performant sans rompre avec les logiques de favoritisme ?



