Critiques

Gabon : le pays des grands projets… mais aussi des grandes attentes

Le Gabon ne manque ni d’idées, ni de stratégies, ni de plans d’action. Au fil des années, les gouvernements successifs ont présenté des centaines de projets, de programmes, de feuilles de route, de schémas directeurs, de réformes institutionnelles et de maquettes prometteuses. Les conférences de presse se succèdent, les présentations PowerPoint impressionnent, les cérémonies de lancement mobilisent les autorités, tandis que les communiqués officiels décrivent un avenir souvent ambitieux.

Sur le papier, le pays semble constamment en mouvement. Dans la réalité, cependant, une question revient avec insistance dans l’opinion publique : que deviennent tous ces projets ? Cette interrogation n’est pas nouvelle. Elle traduit une lassitude née d’un phénomène récurrent : l’écart entre l’annonce et la réalisation.

Au Gabon, les citoyens ont vu défiler des annonces de logements sociaux, de zones industrielles, de routes structurantes, d’hôpitaux modernes, de villes nouvelles, de réformes administratives, de plateformes numériques ou encore de programmes destinés à améliorer l’accès à l’eau et à l’électricité. Certains de ces projets ont effectivement vu le jour, d’autres sont en cours d’exécution, mais un nombre non négligeable est resté à l’état de promesse, de maquette ou d’intention.

Ce constat explique en partie pourquoi chaque nouvelle annonce gouvernementale est désormais accueillie avec prudence, parfois même avec scepticisme. Le problème n’est pas que les projets soient mauvais. Au contraire, beaucoup répondent à de véritables besoins et témoignent d’une vision pertinente du développement. Le véritable défi réside dans leur concrétisation.

Dans les administrations publiques comme dans les entreprises privées, une idée ne produit aucun impact tant qu’elle ne se transforme pas en réalisation mesurable. Une maquette ne construit pas un immeuble. Une présentation ne crée pas d’emplois. Une signature ne garantit pas l’exécution d’un chantier. Entre la conception et l’achèvement d’un projet existent des étapes décisives : le financement, les procédures administratives, les appels d’offres, le suivi, le contrôle et surtout la volonté de respecter les délais. Or, c’est précisément sur cette chaîne d’exécution que le Gabon peine encore à convaincre.

Cette difficulté d’exécution n’est pas une perception née d’hier. Elle s’appuie sur des exemples qui ont marqué la mémoire collective. Au fil des années, le pays a vu émerger plusieurs « éléphants blancs », ces infrastructures ou projets lancés avec faste, financés à coups de milliards de francs CFA, mais qui n’ont jamais produit les résultats escomptés ou sont restés inachevés.

L’un des cas les plus emblématiques est celui de la Société de transformation agricole et de développement rural (SOTRADER). Présentée comme un levier majeur de diversification économique et de développement agricole, cette structure a longtemps été laissée à l’abandon. Les installations se sont dégradées, les équipements se sont détériorés et les ambitions affichées se sont progressivement éteintes, faisant de ce projet l’un des symboles des difficultés de l’État à transformer certaines annonces en résultats tangibles.

Autre illustration, le Lycée technique national Omar Bongo, dont les travaux de réhabilitation ont connu de longs retards. Pendant plusieurs années, élèves et enseignants ont dénoncé l’état des infrastructures et l’absence d’avancement réel des travaux, malgré les engagements pris.

Dans plusieurs provinces, des projets d’infrastructures annoncés à grand renfort de communication ont également connu un destin similaire. À Iboundji, par exemple, plusieurs réalisations annoncées, notamment un hôtel de ville, des écoles, un dispensaire ou encore des infrastructures d’adduction d’eau, sont restées inachevées durant de longues années, illustrant une nouvelle fois le fossé entre les ambitions affichées et leur concrétisation.

Ces situations ne signifient évidemment pas que tous les projets publics échouent. Le Gabon a également réalisé des infrastructures importantes et plusieurs chantiers sont aujourd’hui en cours. Toutefois, l’accumulation de projets retardés, suspendus ou inachevés a progressivement installé une culture de la méfiance.

Le citoyen gabonais est aujourd’hui davantage sensible aux résultats qu’aux discours. Il ne demande plus seulement des promesses, mais des preuves. Une route achevée vaut mieux qu’une dizaine de conférences de présentation. Une école ouverte parle davantage qu’une maquette en trois dimensions. Une alimentation régulière en eau ou en électricité convainc plus qu’un calendrier prévisionnel. Ce changement de perception constitue un véritable défi pour les pouvoirs publics.

Depuis le lancement de la Transition puis l’installation de la Ve République, les autorités ont affiché leur volonté de rompre avec certaines pratiques du passé en mettant l’accent sur les infrastructures, la transformation locale des matières premières, la modernisation des services publics et l’amélioration du climat des affaires. Plusieurs chantiers sont effectivement visibles et certains dossiers longtemps bloqués connaissent une accélération. Mais cette dynamique sera inévitablement jugée à l’aune des résultats.

Dans un contexte où les réseaux sociaux permettent de confronter instantanément les annonces aux réalisations, la communication institutionnelle ne suffit plus. Chaque promesse est archivée, chaque échéance est mémorisée et chaque retard est largement commenté.

La confiance publique est devenue un capital fragile. Pour la restaurer durablement, il ne s’agit pas nécessairement de multiplier les annonces, mais de livrer les projets dans les délais annoncés, d’expliquer avec transparence les éventuels retards et de rendre régulièrement compte de l’état d’avancement des chantiers. Car le développement d’un pays ne se mesure pas au nombre de maquettes présentées, mais au nombre d’ouvrages effectivement livrés, utilisés et entretenus.

Le Gabon dispose pourtant d’atouts considérables : des ressources naturelles abondantes, une population relativement faible, un potentiel économique reconnu et une ambition affichée de modernisation. Encore faut-il que cette ambition quitte définitivement les salles de présentation pour s’incarner sur le terrain. Au fond, les Gabonais ne sont pas opposés aux grandes annonces. Ils attendent simplement que celles-ci cessent d’être de simples promesses pour devenir des réalités visibles dans leur quotidien.

Le défi du Gabon n’est plus de savoir annoncer. Le défi est désormais de savoir terminer. Car un pays ne se développe pas avec des maquettes, des cérémonies de lancement ou des effets d’annonce, mais avec des ouvrages livrés, fonctionnels et utiles à ses citoyens. C’est à cette seule condition que les grandes promesses retrouveront leur pouvoir de convaincre et que la confiance pourra durablement être restaurée.

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