Gabon : pendant que l’État accumule les dettes, les Gabonais accumulent les coupures

Le moment le plus marquant du discours sur l’état de la Nation n’a peut-être pas été une annonce de réforme ou la présentation d’un nouveau projet gouvernemental. Il est venu d’un constat qui, à lui seul, éclaire une partie des difficultés que vivent quotidiennement les Gabonais : l’État accumule des impayés envers la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon (SEEG).
En reconnaissant publiquement que les difficultés financières de l’entreprise sont en partie liées aux factures non réglées par les administrations publiques, le Président de la République a involontairement mis en lumière une réalité préoccupante. Car derrière cette déclaration se cache une question fondamentale : comment un État peut-il exiger la rigueur de ses citoyens lorsqu’il peine lui-même à honorer certaines de ses obligations ?
Depuis plusieurs mois, les ménages gabonais vivent au rythme des coupures d’électricité et des perturbations dans la distribution d’eau. Dans les foyers, les appareils électroménagers subissent les conséquences des variations de tension. Dans les commerces, les pertes s’accumulent. Dans les petites entreprises, l’instabilité énergétique freine la production et décourage l’investissement.
Face à ces difficultés, les usagers ont souvent été appelés à faire preuve de patience. Les explications avancées évoquaient tantôt le vieillissement des infrastructures, tantôt l’augmentation de la demande ou encore les contraintes techniques. Mais les déclarations présidentielles ont ajouté un nouvel élément au débat : les difficultés de trésorerie de la SEEG seraient également liées aux dettes accumulées par certaines administrations publiques.
Cette révélation change la lecture de la crise. Car lorsqu’un particulier tarde à régler sa facture, les sanctions sont immédiates. L’électricité est coupée. L’eau est suspendue. Aucun délai exceptionnel n’est accordé. Aucun privilège n’est prévu. Le principe est simple : le service rendu doit être payé. Dès lors, de nombreux citoyens pourraient légitimement s’interroger sur l’équité du système lorsque les plus importants débiteurs seraient précisément ceux qui disposent des moyens de décision et d’autorité.
Au-delà de la polémique, cette situation pose une question de gouvernance. L’État est à la fois régulateur, actionnaire et principal client de plusieurs entreprises publiques ou parapubliques. Lorsqu’il ne respecte pas ses engagements financiers, c’est l’ensemble de la chaîne qui se fragilise. Les conséquences finissent alors par retomber sur les usagers, qui subissent des prestations dégradées sans être responsables des déséquilibres qui les provoquent.
Le débat soulevé par cette affaire dépasse donc largement le cadre de la SEEG. Il renvoie à la nécessité d’une plus grande transparence dans la gestion des finances publiques. Quel est aujourd’hui le montant exact des créances dues à l’entreprise ? Quelles administrations sont concernées ? Quel calendrier de remboursement est prévu ? Et surtout, quelles garanties existent pour éviter qu’une telle situation ne se reproduise ? Autant de questions qui méritent des réponses précises.
Car dans un contexte où l’accès à l’eau potable et à l’électricité demeure un enjeu majeur de développement, les Gabonais attendent moins des explications que des solutions. Ils attendent des résultats mesurables, une amélioration concrète des services et une gestion plus rigoureuse des ressources publiques.
L’aveu présidentiel a eu au moins un mérite : celui de rappeler que la crise de la SEEG n’est pas seulement technique. Elle est aussi le reflet de dysfonctionnements administratifs et financiers qui interrogent la capacité de l’État à être exemplaire dans ses propres obligations.
Lorsqu’un pays peine à alimenter durablement ses populations en eau et en électricité, la question n’est plus seulement celle des infrastructures. Elle devient celle de la responsabilité. Et sur ce terrain, l’exemplarité de l’État demeure la première des exigences.



