Ouganda : l’avocat qui voulait poursuivre le fils du président… et qui a été arrêté

En Ouganda, l’affaire fait grand bruit bien au-delà des frontières du pays. Erias Lukwago, avocat, figure de l’opposition et ancien maire de Kampala, a été arrêté par des hommes armés le 15 juin dernier alors qu’il s’apprêtait à engager une procédure judiciaire contre le général Muhoozi Kainerugaba, chef de l’armée ougandaise et fils du président Yoweri Museveni.
Plus troublant encore : quelques heures après l’enlèvement, Muhoozi Kainerugaba s’est lui-même vanté de cette arrestation sur le réseau social X, publiant des messages provocateurs ainsi que des images de l’avocat en détention. Une affaire qui soulève de sérieuses questions sur l’état de droit dans ce pays d’Afrique de l’Est.
Erias Lukwago n’est pas un inconnu en Ouganda. Avocat de renom, ancien maire de Kampala et dirigeant du parti d’opposition People’s Front for Freedom (PFF), il est également l’un des conseils juridiques du principal opposant au régime, Kizza Besigye.
Depuis plusieurs mois, Lukwago mène une bataille judiciaire contre les autorités militaires au sujet de la détention de Besigye, poursuivi pour trahison après une affaire controversée qui remonte à son arrestation au Kenya en 2024 puis à son transfert forcé vers l’Ouganda.
Selon plusieurs sources concordantes, l’avocat préparait justement une action en justice visant directement Muhoozi Kainerugaba lorsqu’il a été arrêté à son domicile par des militaires.
Le fils du président revendique l’arrestation
L’aspect le plus spectaculaire de cette affaire reste le comportement du général Muhoozi Kainerugaba lui-même. Alors que les autorités n’avaient initialement fourni aucune explication officielle sur le sort de l’avocat, le chef de l’armée a publié plusieurs messages sur X affirmant avoir « capturé » Lukwago et l’avoir emmené dans son « sous-sol ». Il a également déclaré être fier de la souffrance qu’il comptait lui infliger.
Ces publications ont provoqué une onde de choc dans le pays. Pour de nombreux juristes et défenseurs des droits humains, voir le chef de l’armée se féliciter publiquement de l’arrestation d’un avocat exerçant sa mission constitue une atteinte grave aux principes fondamentaux de la justice.
Une accusation controversée
Deux jours après son arrestation, Erias Lukwago a finalement comparu devant la justice. Les autorités l’accusent de « dissimulation de trahison » (misprision of treason), une infraction consistant à ne pas signaler des activités considérées comme relevant de la trahison. L’avocat rejette totalement ces accusations.
L’opposition et plusieurs organisations de la société civile dénoncent quant à elles une procédure politique destinée à neutraliser l’un des principaux défenseurs de Kizza Besigye.
L’ombre de la succession de Museveni
Cette affaire intervient dans un contexte politique particulièrement sensible. Au pouvoir depuis 1986, Yoweri Museveni dirige l’Ouganda depuis quarante ans. À 81 ans, la question de sa succession occupe désormais une place centrale dans le débat politique national.
Depuis plusieurs années, son fils Muhoozi Kainerugaba apparaît comme l’héritier politique le plus probable. Chef de l’armée, omniprésent sur les réseaux sociaux et de plus en plus impliqué dans les affaires politiques, il concentre une influence considérable. Ses prises de position ont souvent suscité la controverse. Il a déjà menacé publiquement des opposants, revendiqué la détention d’activistes et tenu des propos violents à l’égard de personnalités critiques du pouvoir.
L’affaire Lukwago s’inscrit donc dans une séquence plus large où l’appareil sécuritaire semble de plus en plus utilisé dans les confrontations politiques.
Une justice sous pression
Au-delà du cas personnel d’Erias Lukwago, c’est la place de la justice qui se retrouve aujourd’hui au cœur des préoccupations. Dans un État de droit, un avocat doit pouvoir défendre son client, engager des poursuites et saisir les tribunaux sans craindre d’être arrêté pour l’exercice de ses fonctions. Lorsque celui qui fait l’objet d’une plainte est également le chef de l’armée et qu’il revendique lui-même l’arrestation du plaignant, la frontière entre pouvoir judiciaire et pouvoir militaire paraît dangereusement brouillée.
Cette situation nourrit les inquiétudes de l’opposition ougandaise, qui dénonce depuis plusieurs années une réduction progressive des espaces de contestation politique.
Une affaire qui dépasse l’Ouganda
L’enlèvement puis l’inculpation d’Erias Lukwago ne constituent pas seulement un épisode de plus dans la vie politique ougandaise. Cette affaire pose une question universelle : que devient la justice lorsque ceux qui détiennent la force militaire semblent pouvoir agir au-dessus des institutions ? Pour les défenseurs des droits humains, l’enjeu dépasse désormais le sort d’un avocat ou d’un opposant. Il concerne la capacité même des institutions ougandaises à garantir l’égalité de tous devant la loi. Et c’est précisément cette interrogation qui explique pourquoi cette affaire suscite aujourd’hui autant d’attention à travers l’Afrique et au-delà.



