Critiques

Fin de l’accord de pêche avec l’Union européenne : un pari économique ambitieux qui ne réussira qu’au prix de profondes réformes

La décision du Gabon de ne pas renouveler, en l’état, son accord de pêche avec l’Union européenne constitue bien plus qu’une simple rupture contractuelle. Elle marque un changement de doctrine économique : le pays ne souhaite plus être uniquement un fournisseur de ressources halieutiques, mais ambitionne d’en maîtriser toute la chaîne de valeur, depuis la capture jusqu’à la transformation industrielle.

Sur le principe, cette stratégie est cohérente avec les politiques de souveraineté économique mises en œuvre dans plusieurs secteurs stratégiques. Le Gabon avait déjà adopté une logique similaire en interdisant l’exportation des grumes afin de développer une industrie locale de transformation du bois. L’objectif est désormais de reproduire cette dynamique dans la filière halieutique, en créant davantage de valeur sur le territoire national plutôt qu’à l’étranger.

Si cette politique est menée avec rigueur, les retombées pourraient être importantes. La première concerne l’emploi. Une industrie de transformation du poisson mobilise bien plus de main-d’œuvre que la simple vente de droits d’accès aux eaux territoriales. Elle nécessite des pêcheurs, des ouvriers spécialisés, des techniciens de maintenance, des logisticiens, des frigoristes, des contrôleurs qualité, des ingénieurs agroalimentaires, des transporteurs, des exportateurs ainsi que de nombreux prestataires de services. Chaque maillon supplémentaire de la chaîne de valeur crée des emplois directs et indirects.

Cette stratégie pourrait également ouvrir de nouveaux débouchés pour les jeunes Gabonais. Le développement d’usines de transformation, de conserveries, d’unités de surgélation, de laboratoires de contrôle sanitaire ou encore de plateformes logistiques créerait une demande croissante de compétences dans des métiers encore peu développés au Gabon. Les établissements de formation seraient ainsi appelés à adapter leurs cursus aux besoins de cette nouvelle économie bleue.

L’autre avantage attendu réside dans l’augmentation de la valeur ajoutée nationale. Aujourd’hui, lorsqu’un poisson est capturé puis débarqué et transformé à l’étranger, une grande partie de la richesse générée échappe au pays producteur. En favorisant le débarquement et la transformation sur son territoire, le Gabon pourrait capter une part beaucoup plus importante des revenus liés à ses ressources halieutiques, tout en stimulant l’activité portuaire, industrielle et commerciale. Cette logique rejoint les objectifs affichés par les autorités de faire de la pêche un pilier de la diversification économique.

Cette orientation pourrait également renforcer la sécurité alimentaire nationale. Une production mieux organisée et davantage transformée localement permettrait de mieux approvisionner le marché intérieur, de réduire certaines importations de produits halieutiques transformés et de stabiliser les prix pour les consommateurs. Cependant, cette ambition comporte aussi des risques importants.

Mettre fin à un accord international ne crée pas automatiquement une industrie nationale. Pour que cette décision produise les effets attendus, des investissements massifs seront nécessaires dans les infrastructures portuaires, les quais de débarquement, les chambres froides, les réseaux de transport, les unités de transformation, l’approvisionnement en énergie et la logistique. Sans ces infrastructures, les captures continueront d’être exportées sans réelle création de valeur locale.

Le deuxième défi est celui des compétences. Une industrie halieutique moderne exige des techniciens qualifiés, des ingénieurs, des spécialistes en maintenance industrielle, en contrôle sanitaire, en certification internationale et en commerce extérieur. Former ces profils demandera du temps et une collaboration étroite entre l’État, les universités et le secteur privé.

Le troisième enjeu concerne la gouvernance. La réussite de cette stratégie dépendra de la capacité des autorités à lutter contre la pêche illicite, à renforcer la surveillance maritime, à assurer un suivi scientifique des stocks halieutiques et à garantir une exploitation durable des ressources. Sans contrôle efficace, le risque est de voir les ressources diminuer sans que les bénéfices économiques attendus ne soient au rendez-vous.

Si des négociations devaient être engagées avec l’Union européenne pour un nouvel accord, plusieurs conditions apparaissent essentielles. Le Gabon pourrait exiger des obligations précises en matière de débarquement d’une partie des captures dans les ports gabonais, d’investissements dans des usines de transformation, de transfert de technologies, de formation des cadres nationaux, d’intégration d’observateurs gabonais à bord des navires, de création d’emplois locaux et de mécanismes de suivi permettant d’évaluer régulièrement le respect des engagements. Ces orientations figurent d’ailleurs parmi les pistes examinées dans les évaluations prospectives du partenariat réalisées avant l’expiration du protocole.

En définitive, la décision du Gabon peut constituer un véritable tournant économique si elle s’accompagne d’investissements, de réformes structurelles et d’une gouvernance rigoureuse. À défaut, elle risquerait de demeurer un symbole politique sans transformation profonde de la filière. La réussite de cette nouvelle stratégie ne se mesurera donc pas uniquement à la fin d’un accord avec l’Union européenne, mais à la capacité du pays à faire émerger une industrie halieutique compétitive, créatrice d’emplois et durable.

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