Ali Bongo sort du silence : entre défense de son bilan, mea culpa partiel et volonté de préparer la relève

Près de trois ans après le coup d’État du 30 août 2023, Ali Bongo Ondimba a accordé un entretien exclusif à Info241. Depuis l’étranger, l’ancien président gabonais revient sur sa chute, défend son exercice du pouvoir et sa famille, reconnaît certaines erreurs, tout en annonçant la fin de sa carrière électorale. Un entretien qui apparaît autant comme une tentative de rétablissement de sa version de l’histoire que comme le début d’une nouvelle séquence politique.
Après trois années de silence, Ali Bongo Ondimba a choisi de s’adresser directement aux Gabonais. Dans cet entretien, l’ancien chef de l’État revient longuement sur les événements du 30 août 2023, date à laquelle des militaires ont mis fin à son règne après l’annonce de sa réélection pour un troisième mandat.
Sur cette journée qui a bouleversé sa trajectoire politique, Ali Bongo affirme avoir avant tout pensé à sa famille et au pays. Il rappelle avoir appelé au calme afin d’éviter une confrontation sanglante. Une manière de présenter son départ du pouvoir comme une transition qu’il aurait volontairement laissé s’accomplir pour éviter que des Gabonais ne meurent pour le défendre.
Oligui Nguema : la déception d’un homme de confiance
L’ancien président revient également sur sa relation avec Brice Clotaire Oligui Nguema. Il rappelle que l’actuel chef de l’État avait auparavant servi Omar Bongo Ondimba, puis lui-même. Cette proximité explique, selon lui, la confiance qu’il lui accordait.
Sans employer de termes particulièrement virulents, Ali Bongo laisse cependant transparaître une profonde déception. Il estime que les actes du général Oligui Nguema doivent désormais être jugés par l’histoire et par le peuple gabonais. Cette séquence constitue l’un des éléments politiques les plus importants de l’entretien : Ali Bongo ne ferme pas complètement la porte à une éventuelle collaboration avec le pouvoir actuel, mais conditionne celle-ci à l’existence d’un véritable État de droit.
L’AVC de 2018 : Ali Bongo conteste la thèse d’un pouvoir exercé par procuration
L’ancien président profite également de l’entretien pour répondre à l’une des principales controverses de ses dernières années au pouvoir : son aptitude à gouverner après son AVC survenu en 2018. Ali Bongo affirme sans ambiguïté être resté le décideur politique jusqu’à sa destitution. Il rejette ainsi les accusations selon lesquelles Sylvia Bongo ou Noureddin Bongo auraient exercé le pouvoir à sa place.
« Les décisions présidentielles sont restées les miennes », affirme-t-il, rappelant qu’il était toujours président de la République lorsque les militaires sont intervenus en août 2023. Cette défense constitue un axe central de son récit : l’ancien chef de l’État cherche à reprendre la responsabilité de ses décisions, tout en rejetant l’idée d’un pouvoir confisqué par son entourage familial.
Sylvia et Noureddin : une défense assumée
Ali Bongo consacre une partie importante de l’entretien à son épouse et à son fils. Il présente Sylvia Bongo comme une personnalité principalement engagée dans les domaines sociaux à travers sa fondation et assure que Noureddin exerçait uniquement les fonctions officielles qui lui avaient été confiées. Il réfute ainsi frontalement l’image d’un « deuxième président » qu’aurait incarné son fils.
Concernant les accusations visant sa famille, l’ancien président renvoie désormais aux procédures judiciaires en cours. Il estime que la vérité devra être établie devant les tribunaux plutôt que dans les médias. Cette position lui permet également de replacer les poursuites visant son épouse et son fils dans un cadre plus large : celui des conséquences du changement de régime de 2023 et des affrontements judiciaires qui l’ont suivi.
Un bilan défendu, mais des regrets reconnus
Sur ses quatorze années à la tête du pays, Ali Bongo refuse de dresser un bilan exclusivement défensif. Il revendique plusieurs réalisations, notamment dans les infrastructures, la protection des forêts, la biodiversité et la promotion de l’égalité entre les sexes. Mais l’ancien président reconnaît également des insuffisances.
Il admet que certains problèmes structurels auraient dû être traités plus rapidement et reconnaît ne pas avoir toujours fait les bons choix dans les nominations. Une reconnaissance particulièrement notable lorsqu’il affirme que les événements ayant suivi son départ du pouvoir ont montré que son entourage n’avait pas toujours été à la hauteur.
Ali Bongo accepte par ailleurs la critique de son bilan, tout en contestant l’idée que les difficultés économiques du Gabon puissent être imputées à une seule personne.
2016 : un mea culpa prudent
L’épisode des violences postélectorales de 2016 constitue sans doute l’un des passages les plus sensibles de l’entretien. Ali Bongo présente ses condoléances aux familles des victimes et reconnaît que la réponse de l’État continue de faire débat. Il ne nie pas les violences, mais rappelle le contexte d’affrontements et d’attaques contre des bâtiments publics.
Surtout, avec dix années de recul, il affirme qu’il aurait souhaité davantage de dialogue afin d’éviter l’escalade. Il ne formule toutefois pas de reconnaissance directe d’une responsabilité personnelle dans les violences. Son propos se situe davantage sur le terrain du regret politique et de la nécessité d’éviter, à l’avenir, que le pouvoir soit défendu au prix de vies humaines.
« Je ne me présenterai plus à des élections »
L’annonce la plus claire de l’entretien concerne probablement son avenir politique.Ali Bongo affirme qu’il ne sera plus candidat à une élection. Il considère son parcours électoral comme terminé.
Mais il ne se retire pas immédiatement de la vie politique. Toujours présenté comme président du Parti démocratique gabonais (PDG), il dit vouloir contribuer à préparer une nouvelle génération politique avant de « s’effacer » pour lui laisser la place.
Cette déclaration dessine donc une stratégie de transition plutôt qu’un retrait brutal. Ali Bongo semble vouloir conserver un rôle d’influence dans la recomposition de son camp, tout en excluant une nouvelle candidature personnelle.
Un retour au Gabon conditionné à la sécurité et à l’État de droit
Depuis l’étranger, l’ancien président dit souhaiter revenir au Gabon. Il affirme toutefois attendre que les conditions de sécurité et de droit le permettent, pour lui-même comme pour sa famille.
Son retour apparaît ainsi comme une question à la fois personnelle et politique. Ali Bongo entend retrouver son pays, mais pose comme préalable l’existence de garanties qu’il estime aujourd’hui insuffisantes. Il se dit également disposé à servir le Gabon, y compris dans le cadre d’une éventuelle collaboration avec le pouvoir actuel, à condition que les principes de l’État de droit soient respectés.
Une interview à lire comme un récit politique
Au-delà des déclarations individuelles, cet entretien constitue surtout une tentative d’Ali Bongo de reprendre la parole sur son propre héritage. Après trois années durant lesquelles son régime, sa famille et son bilan ont été largement remis en cause, l’ancien président propose sa propre lecture des événements : celle d’un dirigeant qui assume certaines erreurs, mais conteste une partie des accusations formulées contre lui et ses proches.
Son discours mêle ainsi défense, regrets et ouverture. Il reconnaît les insuffisances de son pouvoir, notamment dans la gestion de certains problèmes structurels et dans le choix de collaborateurs, mais refuse de porter seul la responsabilité des difficultés du pays.
Sur 2016, son mea culpa reste mesuré. Sur sa famille, sa défense est beaucoup plus ferme. Sur le coup d’État de 2023, il insiste sur son choix d’éviter un bain de sang. Et sur son avenir, il affirme clairement ne plus vouloir briguer de mandat.
L’entretien ne constitue donc pas une réhabilitation complète du bilan des quatorze années de pouvoir. Il s’apparente davantage à une tentative de reprendre le contrôle du récit politique autour de la fin du régime Bongo et de préparer, en filigrane, la succession au sein de son propre camp.Trois ans après sa chute, Ali Bongo ne revendique plus le pouvoir pour lui-même. Il entend néanmoins rester un acteur de la vie politique gabonaise, au moins le temps de transmettre le flambeau à une nouvelle génération.



